Par : Kamel DAOUD

ÉCRIVAIN

L’l’actrice Shirine Boutella est coupable. Assez pour? D’un baiser dans un film. Seul. De son corps. De son visage. Ou sa liberté de vivre sa propre liberté. Ou son succès et sa maîtrise qui ouvrent les portes du monde du cinéma et de l’universalité. Mais coupable de quoi, en somme ? Pour « dénaturer les femmes algériennes », selon leurs défenseurs de l’identité numérique. Son cyberprocès s’ouvre sur un verdict après qu’une actrice se soit embrassée dans un film de fiction. Jugements, insultes, menaces… l’actrice se remet, selon ses dires, mais ressent ce qu’elle ressent après la haine collective, la meute, l’insulte au nom de « constants », de « culture », de traditions ou de jalousies . C’est une femme, une comédienne montante et libre. Au point d’attirer le poison millénaire de ceux qui vivent emprisonnés par eux-mêmes, liés par leurs propres lois absurdes et incapables d’assumer la vie et leur propre désir, sinon de les jeter au « paradis ».
Mais ce n’est pas le but du dossier. C’est avant tout ce leitmotiv politico-moral algérien hallucinant : la représentativité. Le contraire de l’identification. Car pour ce dernier, c’est soi-même que l’on veut ressembler au héros du moment. Dans la « représentativité », c’est l’autre que l’on veut « se conformer » à soi. Pour Shirine Boutella on répète qu’elle ne représente pas l’Algérie, qu’elle ne doit pas jouer son rôle de cette manière, car cela nuit à la représentation des femmes algériennes, etc. Le verdict de la représentativité revient dans la politique, dans la morale, dans le manuel des traditions et pour établir les canons de la séduction hallal ou « nationale », du cinéma, de la manière de s’habiller et de presque tout. Grande loi populaire unanime, profonde culture du parti unique, suite à l’union sacrée. On la retrouve dans la bouche du dictateur ou de son adversaire, partageant le même instinct de servitude et d’interdit, la même méfiance de la liberté.
A chaque fois qu’une âme algérienne, une personne, un talent sort du lot, c’est la preuve de la représentativité qui se colle derrière lui. Mais représentant de qui ?
Assez pour? Et, d’ailleurs, pourquoi sentons-nous que l’autre doit nous représenter ? N’est-il pas libéré de son choc, de son don ou de son dribble ? Pourquoi cette tendance nationale à la momification par une imagination mortelle ? Pourquoi rechercher la représentativité des orphelins, au point d’en faire un traumatisme et une cour de justice ?
Le processus de représentativité est également féroce en politique. On y dit que le « régime » ne nous représente pas, mais ce verdict a une extension nihiliste absolue : rien ne me représente et j’attaque toutes les représentations possibles des autres. Chaque fois qu’une pluralité politique émerge, elle est rapidement décapitée par le processus de représentativité. On l’a vu pour la révolte du 22 février et combien il a coûté cette colère de rejeter tout leadership au nom d’un processus en représentativité absolue. On sait combien il en coûte à chaque élection d’attendre la représentativité idéale pour finir par être représentée par l’exact opposé de ses aspirations. On voit chaque jour ce que cela installe comme une dictature horizontale, un refus de la liberté et de la vraie démocratie pour attaquer quiconque se démarque par une opinion libre, une opinion indépendante : autant que le « régime » qui ne le tolère jamais, les « démocrates » s’y appliquent-ils avec la même ferveur curieuse.
Représentativité ? Nous le voulons absolu, romantique, radical, unanime, à parti unique et sans la moindre possibilité de dissidence. En politique, cela devient une opposition dictatoriale à la dictature telle qu’elle est définie. En morale, elle s’applique aux femmes, aux artistes, aux écrivains, et à toute personne qui apporte une différence, une expression ou une séparation. C’est alors qu’au nom de la représentativité nous allons insulter, censurer et diffamer ou menacer.
Le procès a aussi une curieuse zone d’extension : les médias et les cultures des pays étrangers qui oseraient parler des Algériens, selon leurs propres codes : un documentaire sur le Hirak qui interroge plusieurs jeunes Algériens ? Ce sera « napalmé » en voie de représentativité. Un clip avec une danse obscène ? Beaucoup. Même un roman. Une manière de s’habiller, une coupe de cheveux…. De plus, selon la représentativité, la femme doit être asexuée par vertu, l’homme mort et présomptueux par le martyre, l’Autre traître de fait, le frère fidèle à cause du même ventre et utopie un couleur importante pour la nation et ses proches.
Expression d’une profonde angoisse utérine, d’une panique face à la différence et à l’altérité, mais surtout d’une abyssale culture d’intolérance face à la liberté et à l’individu. Une culture partagée, renouvelée, établie et « mainstream » depuis la guerre d’indépendance : chaque individu est une menace ; toute liberté doit être détruite au nom de la représentativité ; toute différence est une trahison. Si l’on ajoute le talent d’une comédienne, son statut de femme, son indépendance et ses réalisations, voici la plus grande menace pour la virilité nationale, la « culture nationale », l’authenticité, les vertus des ancêtres, le « chouroukisme ». « , Le sang des martyrs…
Shirine Boutella n’est pas représentative, oui. Nous sommes d’accord avec le paquet numérique. Ce n’est pas représentatif de la représentation que nous voulons faire et que nous voulons imposer aux femmes et aux Algériens et aux Algériens. Oui, vous avez dû la lapider parce que vous ne pouvez pas avoir autant de succès qu’elle et vivre et rire et grimper et compter et vous accepter. Elle n’est pas représentative, comme tant d’Algériens qui ne veulent pas penser, vivre et brûler comme le troupeau ou continuer à ne rien faire au nom du manque de représentativité ou s’offrir tout en croyant incarner la représentativité absolue.

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